Remontons au tout début : quel a été votre premier contact avec les sciences et la technologie ?
Je pense que mon intérêt pour les sciences est né très tôt. J’étais une enfant très curieuse. J’aimais comprendre comment les choses fonctionnaient plutôt que simplement les utiliser. Je démontais parfois de petits appareils électroniques, je voulais comprendre ce qu’il y avait à l’intérieur.
Mais le véritable déclic est venu au lycée lorsque j’ai découvert les mathématiques et la physique. J’ai compris que ces matières permettaient de résoudre des problèmes concrets. À partir de ce moment, je savais que je voulais travailler dans un domaine où je pourrais utiliser la technologie pour avoir un impact sur la société.
Aujourd’hui, lorsque je travaille sur l’intelligence artificielle ou la cybersécurité, je retrouve cette même curiosité qui m’animait lorsque j’étais enfant.
Vous avez été la première Malienne admise à l’Université Panafricaine au Kenya, toutes filières d’ingénierie confondues.
Lorsque j’ai reçu le message de confirmation, j’ai d’abord ressenti beaucoup de joie, mais aussi beaucoup de responsabilité.
Je savais que je ne représentais pas seulement Aminata. Je représentais aussi mon pays et les jeunes filles maliennes qui rêvaient de poursuivre des études scientifiques.
Ma famille était extrêmement fière, mais elle savait également que partir étudier dans un autre pays, dans un environnement entièrement anglophone, serait un défi.
En arrivant au Kenya, je me suis dit une chose : je n’avais pas le droit d’abandonner. Si j’avais cette opportunité, je devais la transformer en réussite pour ouvrir la voie à d’autres.
Dans votre promotion au Mali, vous n’étiez que trois filles. Au Kenya, vous étiez la seule de votre département.
Je pense que ce qui m’a permis d’avancer, c’est d’abord la conviction que ma place était là.
Très souvent, lorsqu’une femme est seule dans une salle de cours en ingénierie, elle finit par se demander si elle est réellement légitime. J’ai moi aussi connu ces moments de doute.
Mais j’ai appris que le courage ne consiste pas à ne jamais douter. Il consiste à continuer malgré les doutes.
Je me rappelais toujours pourquoi j’étais là : apprendre, représenter mon pays et montrer que les femmes africaines ont toute leur place dans les sciences.
Votre doctorat porte sur l’intelligence artificielle appliquée à la cybersécurité. Si vous deviez expliquer votre domaine de recherche à une collégienne de Bamako, que lui diriez-vous ?
Je lui dirais que l’intelligence artificielle, c’est comme apprendre à un ordinateur à reconnaître les comportements inhabituels.
Par exemple, lorsqu’une personne essaie de pirater un réseau informatique, elle laisse souvent des indices. Mon travail consiste à apprendre à l’intelligence artificielle à reconnaître ces indices beaucoup plus rapidement qu’un humain afin d’arrêter l’attaque avant qu’elle ne fasse des dégâts.
En réalité, je développe des systèmes intelligents qui protègent les données, les entreprises, les banques ou même les États contre les cyberattaques.
MASSAMOUSSO, les « Queens of Technologies », est né de votre propre expérience d’étudiante isolée. Racontez-nous la genèse du projet : le déclic, les premiers pas, les premiers doutes.
MASSAMOUSSO est né d’un sentiment que beaucoup de jeunes filles connaissent : celui d’être seule.
Lorsque j’étais étudiante en ingénierie, je regardais autour de moi et je voyais très peu de femmes. J’aurais aimé avoir davantage de modèles, davantage de mentorat et un espace où poser mes questions sans avoir peur d’être jugée.
Je me suis promis qu’un jour, si j’en avais les moyens, je créerais cet espace.
Les débuts n’ont pas été faciles. Nous avions beaucoup d’idées, mais peu de ressources. Nous avons parfois douté, mais chaque fois qu’une jeune fille nous disait : « Grâce à cette formation, je crois enfin que moi aussi je peux travailler dans la technologie », cela nous redonnait toute notre énergie.
Du premier financement de l’AFD en 2022 au soutien de l’UNESCO aujourd’hui, avec plus de 100 jeunes filles formées : y a-t-il un visage, une histoire parmi vos apprenantes qui résume à elle seule pourquoi vous faites tout cela ?
Je pense à une jeune participante qui est arrivée à notre première formation en disant qu’elle ne savait presque rien sur l’intelligence artificielle et qu’elle pensait que ce domaine était réservé aux autres.
À la fin de la formation, elle avait créé ses premiers contenus numériques avec des outils d’IA et elle disait vouloir poursuivre une carrière dans le numérique.
Pour certains, cela peut sembler être un petit changement. Pour moi, c’est énorme.
Parce que parfois, il suffit qu’une seule personne croie en son potentiel pour changer toute une trajectoire de vie.
Vous développez actuellement une application mobile pour digitaliser vos formations et toucher les jeunes filles des régions éloignées du Mali. Concrètement, à quoi ressemblera-t-elle et qu’est-ce que l’IA intégrée changera pour elles ?
Notre ambition est de rendre la formation accessible partout au Mali.
L’application permettra aux jeunes filles d’apprendre l’intelligence artificielle, le numérique, la cybersécurité et l’entrepreneuriat directement depuis leur téléphone, même lorsqu’elles vivent loin des grands centres urbains.
L’intelligence artificielle jouera le rôle d’un assistant pédagogique personnalisé. Elle adaptera les contenus au niveau de chaque apprenante, répondra à leurs questions et permettra même d’apprendre dans les langues locales.
Notre objectif est simple : faire en sorte que le lieu où l’on naît ne détermine plus les opportunités auxquelles on a accès.
Avec WiSTEM Africa, vous êtes passée de l’échelle nationale à une présence dans 15 pays africains.Qu’est-ce qui change quand on porte une cause à l’échelle du continent ?
Ce qui change, c’est l’échelle mais aussi la diversité des réalités.
Les défis d’une jeune fille au Mali ne sont pas exactement les mêmes que ceux d’une jeune femme au Rwanda, au Nigeria ou en Afrique du Sud.
Notre rôle est donc de créer une communauté panafricaine où chacune peut apprendre des autres tout en développant des solutions adaptées à son contexte.
Nous voulons montrer que les talents africains existent partout et que lorsque nous travaillons ensemble, notre impact est multiplié.
Vous travaillez aujourd’hui à la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, à Addis-Abeba.Vu de cet observatoire continental, où en est réellement l’Afrique, et particulièrement l’Afrique francophone, dans la course au numérique et à l’IA ?
Je suis optimiste.
L’Afrique ne manque pas de talents. Elle ne manque pas d’idées.
Ce qui manque encore, c’est l’investissement à grande échelle, les infrastructures numériques, les données de qualité, les capacités de recherche et une meilleure coordination entre les universités, les gouvernements et le secteur privé.
L’intelligence artificielle représente une opportunité historique pour notre continent, mais nous devons être des producteurs de solutions, pas uniquement des consommateurs de technologies développées ailleurs.
On dit souvent que les filières techniques ne sont « pas faites pour les femmes ». Qu’est-ce qui, selon vous, fait vraiment décrocher les jeunes filles : les préjugés, la pression sociale, le manque de modèles ?
Et par quoi faut-il commencer pour inverser la tendance ?
Je pense que ce n’est pas un seul facteur.
Il y a les stéréotypes, le manque de modèles, parfois le manque de confiance, mais aussi le fait que beaucoup de jeunes filles ne savent tout simplement pas que ces métiers existent.
Pour changer les choses, il faut intervenir très tôt.
Il faut montrer aux filles, dès le collège, que les sciences sont aussi faites pour elles, leur donner accès à des modèles féminins et créer des environnements où elles se sentent légitimes.
Question un peu à contre-courant : entre les fellowships, les programmes internationaux et les sommets, ne craignez-vous pas parfois que l’écosystème produise plus de conférences que de changements concrets sur le terrain ?
Comment vous assurez-vous que vos actions laissent une trace durable ?
C’est une excellente question.
Oui, il existe parfois un risque que nous passions plus de temps à discuter qu’à agir.
C’est justement pour cette raison que j’essaie toujours de transformer chaque opportunité internationale en action concrète.
Par exemple, après chaque fellowship ou conférence, je partage les connaissances acquises avec les jeunes, j’intègre ces apprentissages dans les formations de MASSAMOUSSO ou dans les activités de WiSTEM Africa.
Pour moi, une conférence n’a de valeur que si elle produit un impact sur le terrain.
Vous cumulez recherche, poste aux Nations unies, MASSAMOUSSO et WiSTEM Africa. Qu’est-ce qui vous porte au quotidien, et à quoi ressemble une semaine dans votre vie ?
Ma semaine est très dynamique !
Je partage mon temps entre mon travail à la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, mes activités de recherche, la coordination de MASSAMOUSSO et mes responsabilités comme Présidente de WiSTEM Africa.
Cela demande beaucoup d’organisation, mais tout est lié par une même mission : utiliser la technologie pour créer davantage d’opportunités pour les jeunes et les femmes africaines.
Quel regard portez-vous sur les fédérations et associations comme l’APNA, qui mobilisent les compétences de la diaspora et du continent au service du numérique africain ?
Quel rôle peuvent-elles jouer que les institutions ou les entreprises ne jouent pas ?
Je pense que des organisations comme l’APNA jouent un rôle extrêmement important.
Elles créent un pont entre les talents du continent et ceux de la diaspora.
Les institutions publiques disposent souvent de cadres d’action, tandis que les entreprises apportent l’innovation. Les associations comme l’APNA peuvent, elles, connecter les compétences, favoriser le mentorat, accélérer les partenariats et transformer des idées en projets concrets.
C’est cette capacité de mise en réseau qui fait leur force.
Vous venez de faire connaissance avec la Fédération APNA. Concrètement, quelles actions imaginez-vous pouvoir mener ensemble, avec MASSAMOUSSO ou WiSTEM Africa : formations, mentorat, projets communs ?
Qu’est-ce qui aurait le plus d’impact selon vous ?
Je vois beaucoup de possibilités.
Nous pourrions développer des programmes de mentorat entre experts de la diaspora et jeunes filles africaines, organiser des formations en intelligence artificielle et cybersécurité, accompagner des startups dirigées par des femmes et lancer des projets de recherche collaboratifs.
Je pense également que nous pourrions créer une plateforme permettant aux experts africains, où qu’ils soient dans le monde, de transmettre leurs compétences aux jeunes du continent.
Pour finir, projetons-nous : à quoi ressemblerait le numérique africain dans dix ans si les talents du continent et de la diaspora unissaient réellement leurs forces ? Et quel appel lancez-vous à celles et ceux qui nous lisent, de Bamako à Paris, pour y contribuer dès maintenant ?
Dans dix ans, j’aimerais voir une Afrique qui ne soit plus seulement utilisatrice des technologies, mais qui les crée.
Une Afrique qui développe ses propres modèles d’intelligence artificielle, ses propres plateformes numériques, ses propres innovations adaptées à ses réalités.
Mon message est simple : nous n’avons pas besoin d’attendre que quelqu’un construise l’avenir à notre place.
Chaque étudiant, chaque ingénieur, chaque chercheur, chaque entrepreneur, qu’il vive à Bamako, Addis-Abeba, Paris, Montréal ou ailleurs, peut apporter une pierre à cet édifice.
L’avenir numérique de l’Afrique ne sera pas construit par une seule personne ou une seule institution. Il sera le fruit d’une intelligence collective. Et je suis convaincue que, lorsque les talents du continent et de la diaspora travaillent ensemble, il n’y a aucune limite à ce que nous pouvons accomplir.